OPINION: Comprendre Léopold II dans son contexte

 

Le récent débat que semble avoir suscité durant la semaine Bénélux l’affichage, parmi d’autres monarques, de la figure controversée de Léopold II, Roi des Belges de 1865 à 1909 et Roi-souverain de l’Etat indépendant du Congo de 1885 à 1908, m’est apparu à la fois intéressant et surprenant.

By: Tanguy de Wilde, Professeur invité au Collège d’Europe

Intéressant parce que l’histoire de la Belgique et du Congo sont indissociables et que d’intenses liens demeurent entre les deux pays sur bien des plans. A cet égard, quelle que soit sa part d’ombre, il est indiscutable que le fondateur du Congo dans son assise territoriale encore actuelle est bien Léopold II. Faut-il cacher cette réalité ? Certainement pas. Faut-il l’afficher avec une explication de ce qu’il fut réellement ? Peut-être. Mais c’est là que l’éditorial de la Voix du Collège m’a surpris.

En effet, si l’on veut faire œuvre de lucidité et de pédagogie, on ne peut se contenter de relayer l’affirmation scientifiquement non avérée des 10 millions de morts provoqués par l’entreprise coloniale de Léopold II de 1880 à 1920. Il faut se demander d’où vient ce chiffre rond et s’interroger d’emblée sur la période avancée : en 1880, Léopold II n’est pas encore maître du Congo et le caoutchouc n’a pas encore été découvert. En 1920, il est mort depuis 11 ans et c’est l’Etat belge qui dirige le Congo depuis 12 ans. Mais alors pourquoi ce chiffre ? D’où vient-il ? D’une supposition émise dans un livre à diffusion commerciale assez large paru en 1998 et reprise souvent dans la présentation brève de l’ouvrage (Adam Hochschild, King Leopold’s Ghost : A story of Greed, Terror and Heroism in Colonial Africa, Boston, Hougthon Mifflin, 1998). L’auteur avance une hypothèse selon laquelle les conditions d’exploitation du Congo auraient entraîné une diminution de la moitié de la population : conditions de travail pénibles, exploitation et répression des populations indigènes, épidémies et maladies diverses, baisse de la natalité,… Mais comment chiffrer cette perte ? Comme les premières statistiques démographiques fiables du Congo datent des années vingt et qu’elles indiquent une population de moins d’une dizaine de millions d’habitants, certains en infèrent que dix autres millions d’habitants ont donc été perdus ou n’ont pu naître dans l’aventure. C’est évidemment impossible à fonder scientifiquement et, partant, invérifiable, mais l’amplificateur d’idées simples, voire simplistes, qu’est Internet est passé par là et le chiffre est pris pour argent comptant, relayé à l’envi, parfois même dans la presse réputée sérieuse.

L’auteur du livre polémique est un journaliste américain qui n’est pas un historien mais puise ses sources dans des travaux bien connus en Belgique rédigés par des historiens, des diplomates ou des anthropologues. Ce livre n’apporte rien de neuf sur ce qu’on savait déjà de l’exploitation du Congo, mais il livre un récit, une forme d’histoire émotive, une sorte d’histoire-réquisitoire diabolisante, avec des comparaisons hasardeuses et des chiffres fantaisistes. D’où l’attrait des projecteurs et son succès. Mais comme le soulignait un des meilleurs spécialistes de l’histoire coloniale belge et des archives de Léopold II, le professeur Jean Stengers de l’Université libre de Bruxelles : « S’il y a, aux mains de M. Hochschild, une victime, c’est Léopold II. Je crois pouvoir dire que M. Hochschild n’a pas compris grand-chose à la personnalité du roi, dont le portrait qu’il trace est une caricature » (Le Soir, 13 octobre 1998). D’autres spécialistes du Congo léopoldien ont aussi souligné les imprécisions et les erreurs notoires du livre. Encore faut-il les lire. Je vous en conseille surtout deux comme points de départ pour comprendre ce que fut l’Etat indépendant du Congo :  J. Stengers, Congo. Mythes et réalités, Paris – Louvain-la-Neuve, Duculot, 1989 (réédité : Bruxelles, Racine, 2005, 2007) et J.-L. Vellut (dir.), La mémoire du Congo. Le temps colonial, Gand, Musée royal de l’Afrique centrale – Snoeck, 2005.

Tout ceci ne signifie évidemment pas qu’il faille minimiser les abus liés à l’exploitation économique du Congo ayant entraîné des milliers de victimes. Comme le soulignera l’historien congolais Isidore Ndaywel è Nziem dans un ouvrage qui sera mentionné plus loin, peu importe le chiffre, l’important est de reconnaître que des abus ont eu lieu et qu’un régime de terreur a été instauré pour des raisons économiques. Ce que personne ne conteste et ce qui a été mis en lumière dès le début du vingtième siècle à travers des commissions d’enquête à la fois belge et internationale. Et ce travail de l’époque est à portée de mains, comme celui des historiens à partir des années quatre-vingt qui identifient précisément les lieux, les dates, les présences des agents européens (moins de 400) liés à la récolte du caoutchouc. Il en ressort clairement que Léopold II, qui rappelons-le n’a jamais mis les pieds au Congo, aurait pu être plus attentif au rétablissement d’une forme de travail forcé pour l’exploitation du Congo, d’autant qu’il avait, avant la découverte du caoutchouc, contribué à l’éradication de l’esclavagisme en Afrique centrale.

Si la figure de Léopold II a sans doute été célébrée trop longtemps sans nuances, il ne faudrait pas qu’un mythe en remplace un autre et qu’elle soit diabolisée avec la même absence de nuances. Dans un ouvrage collectif de 2009, nous avons tenté avec plusieurs collègues de sortir de cette impasse : ni hagiographie, ni procès en sorcellerie, simplement l’étude d’un phénomène particulier, une sorte de roi Janus, monarque constitutionnel en Belgique limité dans ses pouvoirs, Roi-souverain de l’Etat indépendant du Congo, avec des pouvoirs très étendus (Léopold II. Entre génie et gêne. Politique étrangère et colonisation, Bruxelles, Racine, 2009). Je vous en livre en annexe la présentation faite à l’époque.

Enfin, s’il est essentiel que les Européens regardent avec toute la lucidité requise leur passé colonial, il serait bon qu’ils ne s’enlisent pas dans une forme de narcissisme pénitentiel qui les dispenserait de décrypter toutes les singularités de la période, voire démobiliserait leur énergie pour bâtir un avenir commun avec des peuples que l’histoire a rapprochés. C’est parfois ce que nous reprochent les collègues congolais. A titre personnel, pour avoir promu la thèse de doctorat de deux étudiants congolais devenus professeurs en RDC, je peux vous assurer qu’ils étaient souvent sceptiques en nous entendant disserter sur le passé colonial. Pour eux, l’important c’était la coopération euro-africaine de l’avenir. Et même si l’actuel président de la république démocratique du Congo ne correspond pas en tous points aux valeurs célébrées par l’UE, on peut se souvenir de ce que Joseph Kabila formula lors de sa visite au Sénat en Belgique en 2004 : « L’histoire de la République Démocratique du Congo, c’est aussi celle des Belges, missionnaires, fonctionnaires et entrepreneurs qui crurent au rêve du Roi Léopold II de bâtir, au centre de l’Afrique, un Etat. Nous voulons, à cet instant précis, rendre hommage à la mémoire de tous ces pionniers. » Avant d’ajouter en se tournant vers l’avenir : « A chaque génération le devoir d’assumer ses erreurs. Le passé, même s’il peut, en quelque sorte, influer sur l’avenir, ne le détermine cependant pas. Il appartient aux femmes et aux hommes d’aujourd’hui de poser des gestes qui démontrent qu’il suffit d’un rien pour que les portes s’ouvrent, les plaies se cicatrisent, l’humanité avance d’un pas décisif et l’histoire enregistre une page mémorable ».

En conclusion, chères étudiantes et chers étudiants du Collège d’Europe, que Le Monde présentait encore récemment comme l’élite de la jeunesse européenne, je suis persuadé que, sur le sujet ici abordé, comme sur d’autres, vous ne sacrifierez pas à une mode récente, celle où des affirmations péremptoires faisant appel à l’émotion occultent des réalités plus complexes, mais accessibles par la raison.

La Voix du Collège welcomes you to submit your own opinion piece on this, or other matters relating to life at the College or beyond, for online-publishing throughout the semester. Contact us at editors.lvc@coleurope.eu 

 

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