La Turquie, laissée pour compte de l’Union

AKPNous avons commencé cette année le 10 octobre 2015, en apprenant avec effroi les attentats d’Ankara. 102 morts, des centaines de blessés. Tout ça au cours d’une manifestation joyeuse organisée par les syndicats de travailleurs et le parti progressiste HDP. Nous n’étions pas prêts pour ça. Et en huit mois, la Turquie a changé, le monde avec.

 

L’Etat islamique représentait un mouvement horrible mais une menace lointaine. Après Ankara, Beyrouth, Paris, San Bernardino, Ankara encore, Bruxelles, Lahore, Istanbul, Orlando et tous les attentats qu’on a cruellement oubliés et frappent régulièrement la Turquie, le Moyen-Orient et l’Afrique, nous ont démontré la puissance, au moins instrumentale, du mouvement.

 

La Turquie était à l’aube d’un accord avec les Kurdes, le HDP sortait fort de son premier bras de fer contre l’AKP qui subissait une déroute électorale. Aujourd’hui, Erdogan règne de nouveau en maître et écrase les Kurdes dans le sang.

 

L’afflux de réfugiés de Syrie et d’Irak avait donné lieu à une vague d’humanité incroyable, l’extrême droite était dépassée par le mouvement « Refugees Welcome ». Aujourd’hui, les populistes n’ont jamais été aussi forts depuis les années 1930 en Allemagne, en Autriche, en Grande Bretagne et ailleurs ; et on se débat à coup d’accords inhumains pour que la Turquie garde « ses » réfugiés.

 

Putin ErdoganPourtant, la tendance n’est pas nouvelle et la Turquie n’a pas toujours été un « problème ». L’arrivée au pouvoir d’Erdogan avait amené quelque espoir sur l’amélioration des relations avec la Turquie. Sur le plan intérieur, il avait placé au cœur de sa politique la libéralisation de l’économie et la lutte contre la corruption. Il a réussi à mettre fin au gouvernement des juges et aux pressions militaires sur le pouvoir civil. Après la cessation du cessez-le-feu en 2004, il s’était dit partisan de la relance du dialogue démocratique avec les Kurdes et avait ainsi mis fin à quinze ans d’état d’urgence dans le sud-ouest du pays.

 

Comment en est-on arrivés à cette dérive autoritaire ? A ce retour de la censure la plus ferme contre la presse ? A cette guerre sanguinaire menée contre le PKK ? A ces tensions diplomatiques graves entre deux alliés ? Et si au fond, cela était de notre faute ? Je ne vais pas réécrire l’Histoire, des enjeux nous dépassent et d’autres sont inscrits sur un temps plus long : le retour du religieux, la montée du populisme. Mais qu’avons nous fait pour empêcher cela ?

 

En fait, rien. Alors que la Turquie donnait des gages significatifs de bonne volonté, engageait les réformes et témoignait clairement de son enthousiasme à intégrer l’Union européenne ; nous avons baladé les Turcs. Nous avons été irresponsables.

Il y avait une alternative. Soit nous manifestions sans ambiguïté notre détermination à mener les négociations et aboutir à un accord d’adhésion, soutenant en cela la croissance forte du pays, sa transformation et la vague libérale et europhile qui l’animait ; et alors, il y avait de l’espoir. Soit nous en restions à un accord d’association et une union douanière et n’entretenions pas les perspectives d’adhésion, ne faisions pas miroiter ce que nous n’étions pas prêt à accepter et ne laissions pas les Turcs croire en une future adhésion.

Pas pour des raisons géographiques et culturelles : nous savons trop au Collège que nous sommes, au fond de nous, une seule jeunesse, un seul peuple – l’humanité – riche en cultures et que seuls des frontières et des dogmes, en réalité, séparent. Non, simplement parce qu’après les votes des Néerlandais et des Français en 2005, il aurait été difficile de préparer et poursuivre un élargissement avec un pays aussi grand et divers que la Turquie.

 

Mais ce ne sont pas les chemins que nous avons choisis et nous n’avons toujours rien appris. Notre inaction au Moyen-Orient affaiblit la sécurité du Continent et l’accord sur les réfugiés promet l’ouverture de chapitres d’une adhésion que tous savent irréaliste en l’état actuel des choses.

 

A force de décevoir le peuple turc et de doucher ses espoirs, celui-ci s’est tourné vers d’autres perspectives, des horizons troubles et, vus du Continent, assez dangereux. Comment lui en vouloir ? Nous ne faisons que récolter ce que nous avons semé.

Nathan de ARRIBA-SELLIER

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