Daniel Cohn-Bendit : « Les problèmes écologiques ne sont pas traités à leur juste mesure »

Homme politique franco-allemand, Daniel Cohn-Bendit a marqué plusieurs générations par son rôle dans la ‘révolution’ de mai 1968 en France et son engagement politique postérieur. Eurodéputé de 1994 à 2014, célèbre pour ses talents oratoires, il a co-présidé le groupe parlementaire Verts/ALE pendant dix ans, ainsi que l’intergroupe fédéraliste Spinelli.

Avec l’Accord de Paris, les gouvernements ont-ils pris la mesure de l’urgence alors que l’année 2015 a battu de nouveaux records de chaleur ?

Est-ce que les gouvernements ont compris la dimension de la dégradation climatique, c’est une question à laquelle on peut difficilement répondre pour la simple raison que d’abord tous les gouvernements ne sont pas au même niveau. Je dirais que la résolution de la COP21 est une feuille de route, qui, si les gouvernements et les États en accélèrent la dynamique, peut aller dans la bonne direction. Tout dépend maintenant sur ce que vont en faire les gouvernements et là on peut être sceptique. A chaque fois qu’il y a une résolution à prendre, on choisit toujours la mesure la plus facile, qui va précisément à l’encontre des intérêts de la planète. Je suis donc modérément optimiste.

 

Daniel Cohn-Bendit en 2012
Daniel Cohn-Bendit en 2012

Que pensez vous du poids de l’écologie politique au Conseil européen, au Conseil et à l’Eurogroupe et comment l’analysez vous au point de vue de l’organisation politique de l’écologie en Europe ?

En général, les problèmes écologiques ne sont pas traités à leur juste mesure. On l’a vu autant depuis la crise financière et même dans la crise grecque, les problèmes de l’écologie ne sont peut être pas considérés comme mineurs mais moins importants. C’est la même chose que pour la COP21. La difficulté est que quand on parle du climat, on doit formuler une politique pour empêcher une dégradation dont on connaîtra la vraie dimension que dans une trentaine d’années. Et comme on vit dans des sociétés de l’immédiat, un débat sur ce qu’il faut faire en perspective de quelque chose dans une génération est dans nos démocraties une chose extrêmement difficile. Et c’est la contradiction dans laquelle se trouve l’écologie et l’écologie politique.

 

L’Union européenne doit-elle réviser ses objectifs pour en fixer de plus ambitieux ?

Je suis persuadé que l’Union européenne va réaliser ses objectifs de réduction de Co2 et ira même plus loin. Une dynamique est prise et si l’Allemagne se met vraiment à sortir de l’industrie des centrales à charbon, je crois qu’on va y arriver. Même avec des gouvernements eurosceptiques et climatosceptique comme la Pologne. Est ce que l’Europe mettra assez d’argent pour le pot commun pour les pays les plus pauvres, c’est une autre question.

 

Quelles mesures doivent être prises maintenant au niveau européen ?

L’Europe devrait maintenant prendre des mesures sur la circulation, les émissions de CO2 des voitures et le diesel. Elle doit absolument s’attaquer à la nocivité de la circulation.

 

En février 2016, la Commission européenne va lancer « l’union énergétique », quelles sont vos attentes en la matière ?

La grande contradiction de l’Union énergétique sera comment l’Union européenne va traiter la question du nucléaire. Et la difficulté, c’est que l’Union ira assez loin dans les objectifs d’énergie renouvelable, mais sera bloquée sur le charbon par la Pologne malgré les décisions de l’Allemagne et il restera le problème de l’énergie nucléaire.

 

L’Union européenne doit-elle se tourner vers l’océan dans ses politiques environnementales ?

Il y a déjà des expériences qui se font. D’utiliser l’énergie des marées comme énergie renouvelable, c’est quelque chose tout à fait envisageable. Maintenant il faut attendre les progrès technologiques.

 

Avec la montée du terrorisme, l’opinion publique européenne semble très préoccupée par l’islam et les migrations, une Europe multiculturelle ou multicultuelle est elle encore possible ?

Il y a un problème dans la question pour la simple raison que l’Europe est aujourd’hui multicultuelle. L’islam a plus de croyants en Europe qu’il n’y a de néerlandais. Ceux-là vont rester quoiqu’on fasse. C’est vrai qu’une partie très importante de la population est angoissée par l’islam radical et intégriste et projette cela sur tout l’islam. Mais la question est de comment permettre à la société multiculturelle, qui est une réalité, d’améliorer la vie des uns et des autres dans cette société. Et ça, c’est un grand débat parce que ça concerne aussi bien les politiques d’intégration que l’évolution de l’islam en Europe. Ce ne sont pas les non musulmans mais l’islam ne s’émancipera de l’intégrisme que de l’intérieur.

 

Comment analysez vous ces pays de droite ou de gauche qui mettent la nationalité au cœur de leurs débats, au détriment d’une citoyenneté européenne moins intégrée?

C’est lié au fait que l’Europe, les sociétés, les Etats n’ont pas la volonté, la capacité à poser la question européenne, c’est à dire la fédéralisation de l’Europe. Tout le monde se tient au concept de fédération d’Etats nations, donc on fédère les identités nationales. Je crois que cette fédération des Etats nations se révèle aller dans le mur et crée un blocage total. Il reste à l’Europe de redéfinir la souveraineté nationale ou de vraiment développer la souveraineté européenne et dans ce processus d’élargissement de la souveraineté européenne et donc d’approfondissement de l’Europe, l’idée d’une citoyenneté européenne qui ne soit plus liée aux citoyennetés nationales reviendra à l’ordre du jour.

 

L’Europe est-elle encore une communauté de valeurs ?

C’est une bonne question. On postule des valeurs mais quand on voit ce qu’il se passe en Pologne, en Hongrie, quand on voit les débats autour du terrorisme, les angoisses, et sur les réfugiés, les valeurs qu’on postule sont souvent très malmenées.

 

 

L’extrême droite monte partout en Europe, les Etats hérissent de nouveaux murs, refusent de se montrer solidaires les uns envers les autres, l’Union européenne se trouve t-elle dans une impasse ou au bord du gouffre ?

L’Union européenne est dans une impasse qui la mène au bord du gouffre. C’est vrai qu’aujourd’hui, on a un blocage de l’Europe. Il ne s’agit pas simplement de remettre des contrôles aux frontières et de remettre Schengen entre parenthèses. Il y a surtout une incapacité de l’Europe à trouver des solutions solidaires pour accueillir les réfugiés. Quand on sait que 80% des réfugiés arrivés en Europe sont en Allemagne, elle sauve l’honneur. Merkel peut être critiquée mais c’est la seule cheffe d’Etat à avoir montrer une dimension humaine, et ça c’est très angoissant.

 

Comment renforcer l’identité européenne auprès des jeunes générations et convaincre d’avancer dans la construction européenne ?

Il faut généraliser tous les programmes d’échanges des jeunes et instaurer par exemple un service civil européen des jeunes où chaque jeune européen peut passer jusqu’à l’âge de 27/28 ans et pas seulement des étudiants un an dans un autre pays européen. Il faut populariser l’échange et ouvrir la possibilité de voyager et de passer une période significative dans un autre pays que le sien.

 

Que pensez vous de la première année en fonction de la Commission Juncker ?

C’est très difficile de juger une Commission quand on voit que la politique européenne est déterminée principalement par le Conseil européen. La Commission Juncker a tenté de s’émanciper un peu de la pression du Conseil européen mais les débats aussi bien sur les réfugiés que sur la crise grecque sont dictés et maîtrisés par le Conseil européen.

 

Les Pays-Bas ont pris au 1er janvier la présidence du Conseil, cela s’annonce comme une présidence très en retrait…

C’est sûr qu’une des grandes déceptions du projet européen est l’évolution de l’état d’esprit de l’opinion publique en Hollande et cette présidence néerlandaise sera à oublier aussi rapidement qu’elle est apparue. Heureusement ce genre de présidence ne dure que six mois, donc vivement l’été !

 

Quels sont vos vœux européens pour 2016 ?

Il faut vraiment que la France et l’Allemagne se mettent ensemble pour proposer une redynamisation du projet européen. Si le couple franco-allemand continue à fonctionner toujours aussi mal, on n’y arrivera pas. Il faut qu’une initiative franco-allemande naisse et puisse donc changer les rapports de force et la nature des débats au niveau des pays européens. Il faudrait que cela concerne la communautarisation des dettes, la sécurité en Europe c’est à dire avancer vers une armée en Europe, créer un service civil européen et surtout fédéraliser la décision et parvenir à supprimer la règle de l’unanimité pour la prise de décisions.

Interview conducted by Nathan de ARRIBA-SELLIER

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