Karlspreis : le véritable match commence !

Le comité organisant la désignation du titulaire 2016 du Prix Charlemagne a rendu public les résultats de la consultation des étudiants. La « short-list » établie par les étudiants est à mi-chemin entre conformisme et originalité et ne s’arrête pas aux propositions évoquées sur les réseaux sociaux. Il appartient désormais aux étudiants de voter, jusqu’à ce lundi. Revue des postulants…

Refugees are Human Beings
Pancarte de manifestants à la gare de Vienne (Autriche)

Il faut déjà relever que malgré les appels de nombreux étudiants, aucun mouvement de soutien aux réfugiés n’a été retenu dans la sélection soumise au vote final. On peut imaginer que ce n’est pas faute de propositions, vu l’intérêt démontré sur les réseaux sociaux. Le comité organisateur a semble t-il considéré, que n’étant pas une personne physique ni morale, la proposition ne pouvait pas être retenu. Ces considérations n’avaient pourtant pas empêché « le peuple du Luxembourg » en 1986 ou « l’euro » en 2002 de remporter le Prix Charlemagne. Autocensure ou décision raisonnable ? C’est quoiqu’il arrive sous une autre forme que la participation des étudiants du Collège d’Europe au mouvement « Refugees Welcome ! » devra s’exprimer…

Sans surprise, Daniel Cohn-Bendit et Guy Verhofstadt se sont qualifiés lors de cette première manche. Leurs noms avaient suscité d’importants débats sur les réseaux sociaux. Les étudiants libéraux avaient notamment dépeint le président du groupe ALDE au Parlement européen en héraut de la cause fédéraliste, tandis que les plus progressistes voyaient dans Dany le franco-allemand, le melting pot de la cause fédéraliste, de la lutte contre le changement climatique et d’une solution pacifique au Moyen-Orient.

D’autres personnalités politiques ont également tiré leur épingle du jeu. Alexis Tsipras et Federica Mogherini forment la jeune garde politique de la sélection.

Ce carré politique mérite d’ailleurs qu’on s’y arrête. D’une part, deux hommes aux cheveux blancs, combattants de longue haleine au Parlement européen, dont les ambitions demeurent inassouvies. Tous deux convoitent la présidence de la Commission européenne, si ce n’est une autre présidence (Verhofstadt, du Conseil européen ; Dany le Rouge, de la République Française). D’autre part, deux jeunes quadras bousculent ces orateurs de talent et éléphants de la politique. Alexis Tsipras et Federica Mogherini ne sont pas issus du baby boom, leur génération a connu le chômage structurel et la précarité. Tous deux de gauche, anciens des jeunesses communistes, ils se sont imposés en quelques mois comme des personnages de premier plan de la scène européenne.

En neuf mois, le Premier Ministre grec a remporté trois scrutins électoraux, dont deux contre tout attente, inscrivant dans le temps la gauche radicale au sein du paysage gouvernemental européen. Malgré le semi-échec de la négociation avec l’Eurogroupe, il n’a pas renoncé à l’ensemble de son programme électoral. Il a ainsi réussi à faire voter à son partenaire de coalition, le parti souverainiste ANEL, la naturalisation des migrants de la deuxième génération, ou encore la création de deux nouvelles tranches d’impôts pour renforcer la contribution fiscale des plus aisés. Le choix d’Alexis Tsipras ressemble plutôt à une aimable provocation de la part des étudiants progressistes. Si son implication pour l’unité européenne est limitée, ce choix a en revanche une signification en termes politiques et de solidarité européenne qui n’est pas marginale.

Federica Mogherini et son homologue des Etats-Unis, John Kerry
Federica Mogherini et son homologue des Etats-Unis, John Kerry

De son côté, Federica Mogherini a réussi à se faire un nom. Mettant un terme aux critiques sur sa jeunesse et son expérience, la Haute Représentante de l’UE aux Affaires étrangères et à la Politique de sécurité a gardé la ligne ferme de l’UE face à la Russie, poussant même pour l’introduction d’un chapitre énergétique à l’Accord transatlantique de libre échange (TTIP). Dès les premiers jours de son mandat, elle s’est rendu au Moyen-Orient, et notamment en Palestine, pour appeler à une résolution du conflit, peu de temps après la guerre de Gaza. Elle a joué enfin un rôle non négligeable dans la conclusion de l’accord sur le nucléaire iranien. En quelques mois, Mogherini a ainsi réussi à faire oublier le très mince bilan de sa prédecesseure, Catherine Ashton, et nous promet enfin une vraie diplomatie européenne.

Il ne faut pas croire pour autant que les étudiants se sont contentés de promouvoir des personnalités politiques, qui trustent déjà assez les places de lauréats du Prix Charlemagne.

Bien qu’il fut à peine évoqué sur les réseaux sociaux, le nom de Mario Draghi, le président de la Banque Centrale Européenne, a été celui le plus proposé par les étudiants. Sa désignation en ferait le deuxième économiste lauréat du Prix Charlemagne. J’ai déjà expliqué les raisons qui poussaient à en faire le choix idéal pour un des trois votes dont chacun de nous dispose, mais j’y reviens rapidement. Mal-connu, considéré tour à tour comme le candidat de l’Allemagne ou celui de Goldman Sachs, Mario Draghi a réussi à transformer la Banque Centrale Européenne en quelques années seulement, sans cesser de militer pour une Europe plus fédérale.

Alors que la BCE portait le lourd héritage de la Bundesbank allemande, dont la seule obsession était l’inflation, celle-ci joue aujourd’hui un rôle beaucoup plus proche de la Federal Reserve des Etats-Unis. Un mois après que Mario Draghi en ait pris les rênes, la BCE a accordé un très important prêt aux banques européennes pour leur permettre de tenir le coup face à la crise persistante. En pleine crise des dettes souveraines, Mario Draghi promet de faire « whatever it takes » (tout ce qu’il faut) pour sauver la monnaie unique, mettant sur pied un programme de soutien financier aux Etats qui ne sera finalement jamais appliqué, la crise s’étant stoppée net après cette fameuse déclaration. Enfin, face à la menace d’une spirale déflationniste pouvant ramener l’Europe dans la récession, Draghi fait adopter, contre l’avis de l’Allemagne, un programme d’assouplissement monétaire (Quantitative Easing) pour soutenir la croissance. Pendant que les Etats-Membres demeurent incapables de se mettre d’accord, Mario Draghi a fait office de seul capitaine à bord.

Son action ne s’est pas arrêtée à la politique monétaire. Sous sa présidence, la BCE est devenue une instance majeure de la régulation financière européenne. C’est aujourd’hui elle qui exerce les fonctions de supervision bancaire et fait passer aux banques des stress-tests particulièrement rigoureux.

Mario Draghi, president of the ECB, is in my opinion the best choice for the Karlspreis
Mario Draghi, president of the ECB, is in my opinion the best choice for the Karlspreis

Enfin, Mario Draghi n’est pas qu’un président de banque centrale, c’est un militant, un militant de l’Europe. Il suffit de prêter attention à ses récentes positions pour s’en persuader. A de nombreuses reprises devant la presse, et en février 2015 devant le Parlement européen, il appelle à la mise en place d’un gouvernement européen, notamment en matière économique. Depuis neuf mois, il résiste aux appels des tenants de l’austérité et du Grexit en maintenant le soutien de la Banque centrale européenne aux banques grecques, refusant d’admettre qu’il y avait un plan B et mettant ainsi les politiques devant leurs responsabilités. En somme, un grand serviteur de l’unité européenne.

Au-delà, je n’ai pas bien compris les nominations de Catherine Day, ni de l’OSCE au sein de la short-list. Certes, la désignation de la Secrétaire générale de la Commission européenne serait un hommage rendu à ces petites mains de l’Union européenne, souvent méprisées pour être bureaucrates, mais qui ne jouent néanmoins qu’un rôle marginal dans la dynamique politique européenne. L’OSCE quant à elle joua certes un rôle pivot dans la guerre froide, permettant la détente et le dialogue Est-Ouest. Mais celle-ci ne joue aujourd’hui qu’une fonction marginale de coopération politique, qui ne se limite pas à l’Europe mais concerne l’ensemble des pays du Nord. Son rôle dans la guerre larvée entre Ukraine et Russie est ainsi assez controversé.

Il reste enfin trois propositions : le programme Erasmus, l’European Space Agency and Jürgen Habermas. Celles-ci laissent une place au monde des idées.

Le programme Erasmus est le plus connu d’entre nous. Nous sommes très nombreux à avoir profiter de cette formidable expérience en partant étudier ou faire un stage dans un autre pays européen pendant un semestre ou un an. Ceux qui ne l’ont pas fait réalisent au Collège d’Europe ce que cela peut être. Néanmoins, il ne faut pas se leurrer, le programme Erasmus a beaucoup rapproché les étudiants, mais en 2012, seuls 5% des diplômés avaient effectué une mobilité Erasmus et ce n’est pas prendre en compte une grande partie de la jeunesse qui ne fait pas d’études supérieures. Or, aujourd’hui, les jeunes, touchés par le chômage de masse et la précarité, sont de plus en plus nombreux à se tourner vers les populismes et l’extrême droite. Erasmus a fait énormément et il n’est pas question d’en sous-estimer les bénéfices, mais cela reste l’apanage d’une minorité privilégiée.

Prise de vues de la mission Rosetta-Philae
Prise de vues de la mission Rosetta-Philae

L’Agence spatiale européenne (European Space Agency) est la seule proposition qui, outre Verhofstadt et Dany le Rouge, a fait l’objet d’une vraie discussion sur les réseaux sociaux. Fondée en 1975, l’agence a fait beaucoup parler d’elle cette année. Grâce à elle, l’Union européenne concurrence les Etats-Unis dans la conquête spatiale, prenant la chaise vide de grande puissance spatiale européenne depuis par la chute de l’URSS. L’Agence spatiale européenne est à l’initiative du programme Galileo destiné à remplacer le GPS et mettre un terme à l’hégémonie étatsunienne en la matière. Elle joue un rôle déterminant dans l’innovation dans le domaine des lanceurs spatiaux, étant notamment à l’origine du succès d’Ariane 5, à laquelle doit succéder un lanceur de nouvelle génération, Ariane 6, à l’horizon 2025. Elle sera à l’initiative en 2018 d’un programme d’exploration du sol martien avec ExoMars rover. Le programme Cosmic Vision vise quant à lui l’observation solaire, l’étude de l’énergie sombre et la détection des exo-planètes. Enfin, il faut mentionner la sonde spatiale Rosetta et son robot Philae qui, moins d’un an après la collecte des premières données, est déjà à l’origine de grandes découvertes scientifiques sur la formation des comètes et de notre système solaire.

Jürgen Habermas est peut être pour terminer la proposition la plus étonnante et j’en suis d’autant plus ravi d’avoir évoqué son nom dans mon précédent papier.

Le philosophe Jürgen Habermas
Le philosophe Jürgen Habermas

Philosophe allemand le plus important de la seconde moitié du XXe siècle selon Britannica, il intervient régulièrement dans le débat médiatique, sans se ranger au niveau pathétique des philosophes de comptoir que sont les Bernard Henri-Levy et Michel Onfray (pour les francophones). N’étant pas philosophe, je n’aurais pas la prétention de résumer son œuvre extrêmement riche et diversifiée, ne mentionnant que certains aspects particulièrement intéressants pour nous. Dès 1953, il combat la défense plus ou moins avouée du national-socialisme de Martin Heidegger. Dans les années 1980, il traite de la question de l’universalité qui selon lui ne doit pas être conçue comme la tentative d’imposer sa maxime aux autres mais dans la soumission de la maxime à la discussion avec les autres, qui seule peut la rendre universelle. Il théorise un patriotisme lié à la constitution, dépassant l’Etat-Nation et rejoignant ainsi la construction européenne. Ce patriotisme se fonde sur l’Etat de droit, opposé aux populismes qui menace dans toute l’Europe. Il promeut ainsi la création d’une démocratie supranationale européenne, dotée d’une constitution.

Son combat est ainsi politique. En 2003, il s’oppose à la guerre en Irak. Depuis plusieurs années, il alerte sur la montée des populismes à travers l’Europe. Encore cet été, il mit en garde le gouvernement allemand dans sa politique vis à vis de la Grèce, qui met en danger le principe de solidarité européenne et donne une image agressive de l’Allemagne contemporaine.

Les étudiants ne manqueront pas de choix pour élire une ou un lauréat de talent pour l’attribution du Prix Charlemagne de 2016. Face à un palmarès passé très politique, les étudiants pourraient faire le choix d’une pincée d’originalité pour désigner celle ou celui, personne ou collectif, qui a contribué significativement à l’unité européenne.

Nathan de ARRIBA-SELLIER

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2 thoughts on “Karlspreis : le véritable match commence !

  1. Très intéressant, mais vraiment tsipras “négociations à moitié ratées” et ANEL est d’extrême droite pas seulement souverainiste. Ils viennent d’ailleurs de nominer un ministre ouvertement raciste et homophobe (sous la pressions les rumeurs disent qu’il démissionnera aujourd’hui mais le fait est que le parti de coalition l a nomé) mais en effet Draghi et l ESA sont les meilleurs candidats, ESA qui prouvent d’ailleurs qu’une collaboration peut réellement fonctionner d’une manière brillante

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  2. Why do you avoid mentioning that the ten names are the result of a basic democratic proposal process by all students, not the personal preferences of the selection committee? The names that were most often proposed made it to the list that now is open for voting.

    Answer: relisez le chapeau sans faire de procès d’intention 🙂

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