En Pologne, cap sur le conservatisme

Le 24 mai dernier, à l’issue du second tour des élections présidentielles, Andrzej Duda, le candidat du parti Prawo i Sprawiedliwość (PiS – Droit et Justice) de droite conservatrice a été élu au poste du président de la Pologne avec 51,55% de votes. Son rival, le président sortant Bronisław Komorowski, candidat indépendant soutenu par le parti de la droite libérale Plateforma Obywatelska (PO – Plateforme Civique) a obtenu 48,45% de scrutins.

 

 

Bien que onze personnes avaient réussi à réunir le nombre de 100 000 signatures nécessaires pour pouvoir se présenter aux élections présidentielles, dès les premiers instants il paraissait clair que le duel définitif allait se dérouler entre Bronisław Komorowski et Andrzej Duda. Après une campagne morne et sans envergure du premier tour [1], les deux adversaires se sont en effet qualifiés au second tour avec respectivement 33,77% et 34,76% de votes. Même si les spécialistes prévoyaient que le duel allait être très serré, le résultat de ces élections présidentielles a malgré tout surpris beaucoup d’entre eux dans la mesure où le président sortant a perdu contre un homme quasiment inconnu il y a encore quelques mois. Encore aujourd’hui, on se pose la question de comment un tel résultat fut-il possible et quels facteurs y ont contribué.

 

Nouveaux phénomènes électoraux

En analysant les résultats des présidentielles, il est intéressant d’observer que les habitudes électorales des Polonais sont en train d’évoluer. Tandis que le taux de participation atteint péniblement les 55,34% [2], des nouvelles tendances se dessinent de plus en plus clairement parmi les votants. Tout d’abord, le scrutin présidentiel a mis en évidence le fait que les citoyens sont non seulement mécontents des politiques libérales mises en place, mais aussi de leur classe politique en général. Dorénavant, ils n’hésitent plus à se tourner vers les solutions alternatives, aussi surprenantes et improbables soient-elles. L’arrivée de Paweł Kukiz en troisième position à l’issue du premier tour a produit l’effet d’une bombe dans le paysage polonais. Ce chanteur de rock a raflé 20% de scrutin en proposant entre autres des changements de la loi électorale afin de promouvoir les candidats indépendants et mettre ainsi fin à l’hégémonie de grandes formations politiques pour rendre le pouvoir aux citoyens. Ses idées, qui ont trouvé un grand écho chez les électeurs, lui ont non seulement donné la possibilité de peser lors du second tour du scrutin (il a fait alors campagne pour Duda) mais surtout lui permettent d’envisager sérieusement un siège de député lors des élections législatives qui doivent se dérouler à l’automne. Certains lui prédisent même le poste du premier ministre.

Le nouveau président de la Pologne, Andrzej Duda
Le nouveau président de la Pologne, Andrzej Duda

L’autre phénomène qui émerge de la scène politique polonaise est, pour ainsi dire, générationnel. Même s’il est tentant d’expliquer la victoire de Duda par le vote sanction, poussant les déçus à voter contre le pouvoir en place, la question paraît tout de même plus complexe. Son élection pourrait s’explique en grande partie par le changement qui est en train s’effectuer aussi bien au sein de la classe politique, que de la société polonaise. Nous assistons actuellement à l’arrivée en politique d’une jeunesse qui n’est plus issue de l’opposition au communisme, ni des milieux proches de Solidarność. Ces quadragénaires n’ayant que peu, voire pas du tout connu le communisme, et ayant vécu dans une Pologne libre, ont non seulement une tout autre mentalité que leurs prédécesseurs, mais surtout une autre vision de la politique. De même, il est plus facile aux jeunes Polonais de s’identifier avec ces politiciens qu’avec ceux qui représentent la génération de leurs parents, la génération broyée par les transitions politique et économique. Ces « puceaux » politiques ont également l’avantage de ne pas être (encore) éclaboussés par les histoires de corruption, de conflits d’intérêts, ou autres « affaires » qui les distinguent souvent de leurs confrères plus âgés.

 

Duels politiques…. ?

La compétition à l’élection présidentielle a également ravivé et mis à la lumière du jour les différends profonds qui divisent au quotidien la société polonaise. Même si les deux partis majeurs se veulent tous les deux de droite, ils proposent des visions politiques, économiques et sociales, complétement antagonistes. Ainsi, le parti Droit et Justice est traditionnellement considéré conservateur, contrairement à la Plateforme Civique qui est beaucoup plus libérale. Les programmes politiques des deux partis laissent apparaître clairement cette différence fondamentale. Ainsi, le programme de Duda reposait sur quatre piliers principaux : la famille, le travail, la sécurité et le dialogue. Le volet familial contenait des propositions sociales telles que la lutte contre la baisse de natalité avec une prime à la naissance à partir du deuxième enfant, la liquidation du Fond Nationale de la Santé- Narodowy Fundusz Zdrowia NFZ (la Sécurité Sociale polonaise), la réévaluation à la hausse des retraites et pensions, la baisse de l’âge de la retraite de 67 à 60 ans, et la réforme de l’école primaire et secondaire. Pour le travail, le candidat conservateur déclarait vouloir instaurer un dialogue entre les entrepreneurs, les acteurs sociaux et le gouvernement concernant une augmentation des salaires. Pour dynamiser les exportations et soutenir l’industrie, il préconise le maintien de la monnaie nationale et le retrait du Pacte climatique, et pour combattre le chômage il propose de relancer le secteur de construction ce qui outre la création des postes de travail aurait également l’avantage de fournir les logement pour les ménages à revenus moyens et faibles. Dans le cadre de la sécurité, Duda prévoit le renforcement de la position internationale de la Pologne, aussi bien grâce à une armée modernisée, une politique étrangère stable et forte de ses alliances qu’à l’économie dynamique et une indépendance énergétique. Par dialogue, le futur président entend refonder l’économie sur les bases de la solidarité, du dialogue social et de la coopération de tous les représentants du secteur. Il prévoit aussi la création d’un Conseil National de Développement (Krajowa Rada Rozwoju), chargé d’encourager et de dynamiser l’industrie en soutenant les entreprises déjà existantes et surtout en en créant des nouvelles, et du Conseil de l’Entreprenariat (Rada Przedsiębiorczosci) chargé de la recherche et du conseil auprès des entreprises.

Le président libéral battu, Bronislaw Komorowski
Le président libéral battu, Bronislaw Komorowski

La difficulté qui se présentait devant B. Komorowski est qu’en tant que le président sortant, il allait avant tout être jugé sur la qualité de son mandat. Il n’est pas exagéré de dire que globalement les principales lignes se ressemblent beaucoup. Les propositions du président sortant ont été présentées sous forme des six priorités : l’économie, l’équité du droit et la fierté de la Pologne en plus des thèmes déjà énoncés (sauf le travail). En matière de sécurité, il mettait l’accent sur le changement de la doctrine militaire polonaise consistant à réduire, voire arrêter la participation des forces polonaises dans les interventions extérieures et renforcer la défense du territoire national. Elle contenait aussi une promesse d’augmenter le budget de la Défense, doublée de la réforme de commandement et de la modernisation des matériels. Le chapitre familial rappelle les initiatives pour lutter contre la baisse de la natalité, et propose une réforme de l’éducation nationale afin d’améliorer la formation professionnelle, ainsi que du système santé et du système des retraites et pensions. Le président sortant met en évidence sa volonté de créer et promouvoir le dialogue entre de différentes groupes sociaux et politiques ce qui lui permet de remplir le rôle de garant de la stabilité dans la vie publique. En ce qui concerne l’économie, il met l’accent sur la recherche, l’innovation technologique de la créativité en encourageant la coopération entre l’industrie et les universités, tout ça dans le cadre d’une réforme de l’enseignement supérieur. Cela vise aussi l’amélioration du fonctionnement de l’administration, un mouvement de décentralisation, ainsi que le développement des zones rurales et l’augmentation de la compétitivité de l’agriculture. La priorité portée à un droit équitable comprend avant tout la proposition de mise en place d’un système d’aide juridique gratuite pour les personnes les plus défavorisées, mais aussi un rappel des actions et initiatives législatives présidentielles, telles que les projets des lois dans le cadre de la politique familiale, la retraite anticipée, ou l’amélioration du fonctionnement des tribunaux. Le dernier point du programme fait référence à l’idée du « patriotisme contemporain » que Komorowski promeut depuis le début de sa présidence. Le patriotisme dans un nouveau format plus ludique avec l’organisation des événements publics à l’occasion des fêtes nationales (la marche présidentielle « Ensemble pour l’Indépendance » lors la Fête de l’Indépendance le 11 novembre, ou encore « Pique-nique avec la Pologne » à l’occasion de la Fête de la Constitution le 3 mai), la fierté de l’histoire nationale, mais aussi des projets responsables pour l’avenir afin d’améliorer et embellir et préserver le patrimoine polonais (avec notamment une loi sur la protection du paysage qui réduit les nuisances visuelles en réglementant les questions liées aux panneaux publicitaires).

 

Duel idéologique avant tout

Les programmes et les propositions politiques des deux concurrents étant ainsi dans l’ensemble assez similaires, c’est finalement sur les idéologies et les valeurs incarnées par les deux camps que l’élection allait se jouer. En effets, les deux hommes politiques représentent des visions du monde et de l’Etat radicalement opposées, et ces différences sont apparues d’une manière criante au niveau des électeurs.

En tant que catholique pratiquant, le candidat du parti conservateur attache un grand rôle aux valeurs éthiques et morales comme devant faire partie intégrante aussi bien de la vie publique que privée. En accord avec les préceptes de l’Eglise qui reste un acteur puissant et incontournable de la scène politique et dont il bénéficiait du soutien (aussi bien à travers la Radio Maryja[3], la télévision Trwam [4]que même lors des prêches dominicales), il propose l’interdiction totale de l’avortement, et de la méthode de la fécondation in vitro. Dans une rhétorique nationaliste digne de la « endecja » (National-démocratie de l’entre deux guerre [5]), frisant la démagogie et le populisme, Duda promet de continuer l’œuvre d’assainissement de l’Etat polonais de L. Kaczyński, mort tragiquement dans le crash aérien à Smolensk et dont l’un des postulats politiques était de mettre en place la IVe République, c’est-à-dire un Etat lustré et libre des personnes compromises par la collaboration avec le système communiste, mais aussi construit sur les valeurs morales et les traditions nationalistes, ainsi que sur la solidarité et la justice sociale. De son côté Komorowski, défendant à la fois son bilan et celui du gouvernement issu de Plateforme Civique, a choisi de parier sur la concorde nationale. Convaincu de l’excellence des politiques mises en place durant son mandat, il a joué la carte de stabilité et de la sécurité comme facteurs de la réussite économique. Il semblerait qu’avant tout de chose, le président sortant ait pêché par trop de vanité, et par conséquent tout simplement sous-estimé son adversaire. Confiants dans les sondages qui le donnaient largement vainqueur, Komorowski et ses conseillers n’ont non pas seulement su mettre en place une campagne efficace mais en plus ils l’ont mal planifié dans le temps. Fort de la notoriété liée à la position du chef d’Etat, il a négligé la campagne du terrain : tandis que son rival traversait joyeusement le pays en large et en travers à bord d’un « DudaBus » à la rencontre des électeurs, le président sortant se faisait huer par ses opposants lors de ses propres meetings car les organisateurs n’avaient même pas pris soin d’inviter les militants.

De nombreux sondages et enquêtes, réalisés tant avant qu’après le scrutin, ont clairement montré que deux visions de l’Etat radicalement opposées subsistent au sein de la population. Selon les sondages, les facteurs déterminants dans le choix du candidat sont avant tout l’âge, le niveau d’études, la position matérielle, le lieu de vie, mais aussi les opinions politiques et religieuses. La plus grande partie des électeurs de Komorowski est d’âge moyen (entre 25 et 50 ans) et de sexe masculin, tandis que Duda a plutôt recueilli les voix des très jeunes (entre 18-24) et les personnes de plus de 60 ans, ce qui peut s’expliquer par la fragilité sociale de ces deux groupes du fait de la difficulté de trouver un emploi, ou de la baisse considérable des revenus résultant du départ à la retraite. L’impact de la situation financière confirme cette tendance, les intentions de vote pour le candidat de Droit et Justice augmente en fonction de la pauvreté et précarité des votants. En revanche, les personnes aisées et satisfaites de leurs conditions de vie ont eu plutôt tendance à voter pour le président sortant. Pendant que les électeurs du candidat de la droite libérale sont en grande majorité des citadins, il a obtenu plus de 50,3% de scrutins dans les villes de moins de cinquante mille habitants, 51,8% dans les villes entre cinquante et deux cent mille habitants, 54,4% dans les villes entre deux cents et cinq cent mille d’habitants et 58,1% dans des villes de plus de cinq cent mille d’habitants ; la droite conservatrice a été plébiscité dans les zones rurales avec 63,1% de votes. Komorowski a aussi bénéficié du vote des personnes avec le niveau d’études élevé (Bac +3, Bac+5), tandis qu’en deçà de ce niveau, les électeurs avaient tendance à voter pour le candidat conservateur. Celui-ci a également fait le plein chez les catholiques et pratiquants (au moins une participation à la messe par semaine). Cela se traduit par une victoire de Duda dans les voïévodies de l’Est du pays (Podlachie, Mazovie, Lodz, Silésie, Sainte-Croix, Petite-Pologne, Basse-Carpates, Lublin) à caractère rural ou agricole ou victimes des transformations économiques. Komorowski était quant à lui plus fort dans l’Ouest: Varmie, Mazurie, Grande-Pologne, Opole, Basse-Silésie, Lubusz, Poméranie et dans les régions de Poméranie historiquement sont plus industrialisées. Ces différences dans les déclarations des votes illustrent bien le clivage entre une Pologne libérale et un pays traditionnaliste existant au sein de la population [6].

 

Le futur président A. Duda est ainsi entré en fonctions le 6 août dernier. La particularité du système politique polonais veut que les pouvoirs du chef d’Etat restent assez limités. Cependant, les résultats de cette élection donnent un avant goût des élections législatives qui devraient se tenir à l’automne. Il paraît clair qu’une grande partie de citoyens n’acceptent plus la politique libérale du gouvernement et aspirent à plus de justice et protection sociale.

 Edyta Skora

 

 

 

 

 

[1] Pour plus de détails lire Romain Su, Pologne : Une élection présidentielle sans suspense ? Regard sur l’Est, 16/04/2015, http://www.regard-est.com/home/breve_contenu.php?id=1601&PHPSESSID=2dfd8b184bd411b0bea4d3efe3cdbc3a

[2] Les données officielles proviennes du site de la Państwowa Komisja Wyborcza- Commission Nationale Electorale http://prezydent2015.pkw.gov.pl/

[3] Radio Maryja – Radio Marie – radio conservatrice et catholique polonaise, fondée par le père rédemptoriste Tadeusz Rydzyk

[4] Telewizja Trwam – Télévision « Je perdure » – télévision à caractère catholique et nationaliste à vocation éducative appartenant à la Fondation Lux Veritatis, dirigée par le père Tadeusz Rydzyk

[5] Endecja- Narodowa Demokracja – Démocratie Nationale ou National-démocratie est le mouvement nationaliste polonais né à la fin du XIXème siècle dont le fondateur et idéologue est Roman Dmowski

[6] Les pourcentages proviennent du Centrum Badania Opinii Spolecznej CBOS – Centre de Recherche de l’Opinion Publique, équivalent polonais d’IFOP

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